Comme la musique populaire polonaise est très diversifiée - Oskar Kolberg, le plus grand ethnographe polonais du XIXè siècle, disait que “chaque village a sa chanson” — il apparaît que chaque région a ses propres groupes d'instruments. Les instruments de bergers, dont jouaient les jeunes gens en gardant leur bétail, sont parmi les plus anciens. Les plus vieux exemplaires de pipeaux datent du Moyen Age et sont originaires de la Pologne centrale et orientale et aussi de la région de Kujawy et de la Grande Pologne. Aujourd'hui, on continue de jouer de ces instruments, principalement dans les régions montagneuses, donc dans les Beskidy et les Tatras. C'est de là que viennent les airs enregistrés sur ce disque : d'Istebna, une localité pittoresque de Beskid Slaski et de la région de Podhale, située au pied des Tatras.
L'origine des instruments de bergers en usage dans cette partie de la Pologne est attribuée aux bergers de Valachie (aujourd'hui en Roumanie) qui vinrent s'y installer au XVIè siècle. Ces instruments ne répondaient pas seulement à des besoins artistiques. En effet, les trompes de berger, longues de deux à trois mètres, et dont le son porte loin, servaient également à transmettre des messages. Il existe, là aussi, des pipeaux de différentes longueurs depuis les L plus courts jusqu'à ceux de presqu'un mètre de longueur (pipeau de carême) faits en bois de faux platane, de lilas, de prunellier et autres, ayant un nombre varié de trous, allant jusqu'à sept. Dans la région de Beskid Slaski, on continue a jouer de la feuille, ce qui est un art difficile, de la guimbarde et de la trompe salaska, longue de deux mètres et recouverte d'écorce. Dans la région de Podhale, aux côtés des pipeaux simples dont nous venons de parler, il y avait des dwojnice, pipeaux doubles.
La cornemuse a, en Pologne, une histoire qui remonte au moins jusqu'au XIVè siècle. On peut la voir sur des peintures de l'église de Mieronice datant d'environ 1330 ; à l'époque de la Renaissance, la cornemuse était très en vogue, existant sous deux formes : avec un tuyau mélodique unique ou avec un tuyau mélodique et un bourdon. Dans l'histoire de la musique polonaise, la cornemuse occupe une place exceptionnelle : tout en étant un instrument champêtre, étant donné sa grande popularité, elle suscitait aussi, jusqu'à la fin du XVII siècle, l'intérêt des musiciens professionnels. C'était un genre intermédiaire entre les instruments champêtres et les instruments “artistiques”. Actuellement, il existe en Pologne sept sortes de cornemuse qui diffèrent entre elles par la taille, l'accord, l'aspect, par des détails de construction et par leur destination. La cornemuse de bergers de Grande Pologne, la plus petite dite sierszenki et servant autrefois d'instrument d'exercice aux jeunes cornemuseurs, la cornemuse de Grande Pologne à deux tuyaux mélodiques et un tuyau de bourdon, la cornemuse dite koziol lubuski à l'accord plus bas, la cornemuse koziol slubny, cornemuse qui servait uniquement pour les mariages (région de Lubuska), la cornemuse dite gajdy beskidzkie à l'accord bas, la cornemuse dite dudy zywieckie ayant un sac blanc en peau de chèvre (le poil à l'extérieur) et la cornemuse dite koza podhalanska (région de Podhale). Le nom “koziol” ou “koza” vient de l'image de la chèvre (ou du bouc) sculptée et placée sur cet instrument, mais aussi du matériau (peau de chèvre) dont il est fait. Les cornemuses de Grande Pologne et de la région de Lubuska ont un tuyau mélodique et un bourdon, la cornemuse originaire du Sud de la Pologne (par exemple la koza), en a plusieurs. Aujourd'hui, cet instrument a perdu de sa popularité et le nombre des musiciens qui en jouent est de moins en moins important. Dans la Grande Pologne et dans la région de Lubuska, les cornemuseux appartiennent à la génération la plus âgée. En revanche, dans les régions montagneuses, au Sud, on note un regain d'intérêt pour cet instrument de la part de jeunes interprètes de musique populaire.
La cornemuse (koziol et koza) et d'autres instruments de cette même famille n'étaient pas joués seuls mais faisaient partie d'orchestres populaires qui étaient appelés pour égayer des fêtes de famille, des soirées dansantes et diverses cérémonies. L'orchestre populaire se composait alors d'une cornemuse et d'un violon ou bien de plusieurs cornemuses et de plusieurs violons, à l'exception d'un orchestre populaire contemporain de la région de Lubuska qui comprend en plus une clarinette.
Suka bilgorajska, un instrument ressemblant au violon et dont on jouait avec les ongles (comme le sarangi indien), était un instrument intéressant qui resta connu dans la région de Bilgoraj, à l'Est de la Pologne, jusqu'au XIXè siècle. Il a été reconstruit par deux luthiers : un professionnel de Varsovie et un amateur de la région de Bilgoraj.
Le violon, déjà connu en Pologne au XVè siècle comme skrzypice et au XVIè siècle comme polnische geige (M. Agricola), est le principal instrument de la musique traditionnelle polonaise ; il est utilisé par tous les musiciens. Selon les documents conservés, au XVIè siècle, d'importants ateliers de lutherie fabriquaient des violons de grande qualité. Il s'est conservé jusqu'à présent des mazanki, en Grande Pologne, et des zlobcoki qui sont de simples instruments à archet sculpté dans un seul morceau de bois, dans la région de Podhale.
Au XIXè siècle, les violons fabriqués par des luthiers locaux étaient les principaux instruments de musique sur tout le territoire polonais. Le violoniste était présent à toutes les fêtes et imprimait son style, ses improvisations et ses variations à la musique. Au centre de la Pologne, l'orchestre composé d'un violon et des basses constituait le canon d'interprétation. Frédéric Chopin a puisé l'inspiration de ses mazurkas en écoutant la musique d'un orchestre semblable. Le violon est présent dans la plupart des orchestres populaires de toutes les régions de Pologne, mais en diverses “compagnies”. Dans la région de Podhale, on trouve des orchestres à archets (trois violons et une basse) et cette tradition est si vivante qu'il en existe quelques dizaines dans ce petit pays. Dans les Beskidy, le violon joue avec la cornemuse, au centre de la Pologne, avec les basses ou avec l'accordéon, dans la région de Rzeszów, avec le tympanon, la clarinette et les basses, dans la région de Ziema-Lubuska, avec le tambourin. Le répertoire pour violon diffère d'une région à l'autre, tout comme la musique elle-même et l'interprétation. Mais il y a un trait commun à relever : les variations de la mélodie et son ornementation a chaque répétition. La forme de la mélodie est basée en principe sur ces répétitions. Les improvisations libres des violonistes accompagnant les fiancés sur le chemin vers l'église pour la cérémonie de mariage, sont une exception.
Le tympanon est un instrument très connu dans la partie Est de la Pologne et surtout dans la région de Rzeszów où, au XIXè siècle, il a été adopté par les orchestres populaires. Auparavant, il était utilisé au Nord-Est de la Pologne, en Lituanie, dans les environs de Wilna. Après le changement des frontières, survenu à la suite de la Seconde Guerre mondiale, quelques dizaines de joueurs de tympanon ont immigré dans la Pologne actuelle, ce qui a préservé la pratique de cet instrument appelé aujourd'hui “tympanon de Wilna”.
L'accordéon à main ou à pédale, où l'air est soufflé a l'aide de deux soufflets autonomes actionnés avec les pieds, est un instrument plus récent. Il est apparu en Pologne à la charnière des XIXè et XXè siècles et est immédiatement devenu très populaire parce qu'il pouvait remplacer tout un orchestre. Il y avait en Pologne, avant la dernière guerre et tout de suite après, beaucoup d'artisans qui fournissaient aux amateurs les accordéons adaptés pour jouer les oberek modaux polonais. Maintenant, cet instrument est devenu rare et a cédé la place aux instruments électroniques. Parmi les instruments à percussion il faut mentionner le tambourin à grelots, le grand tambour qui se fait entendre dans des orchestres avec un accordéon, et aussi quelques instruments locaux qui donnent un son original aux orchestres. On peut entendre, entre autres, le burczybas (basse-bourdon, un tonneau avec un crin de cheval tiré par le joueur), le diabelskie skrzypce (violon du diable) en Kachoubie (avec des grelots que l'on secoue et dont on frappe le sol) et le maryna qui existe en Grande Pologne près de la ville de Szamotuly, et dont la construction est semblable.
Maria BALISZEWSKA
Les enregistrements
1. Mélodie de bergers de Beskid Slaski. Józef Broda (né en 1947), trompe salaska, Istebna.
2. “Petite église d'Istebna”, mélodie de bergers de Beskid Slaski. Jozef Broda (père), pipeau
de faux platane à sept trous ; Joszko Broda, (fils, né en 1973 à Istebna), ocarina.
3. Mélodie de bergers de Beskid Slaski. Józef Broda, feuille de lilas ; Joszko Broda, guimbarde.
4. “Un tilleul”, mélodie de Beskid. Jozef Broda, gajdy (cornemuse de Beskidy) et chant ; Joszko Broda, violon et chant. [Enregistré à Istebna en 1986].
5. “Nuty sabalowe”. Airs de Sabala de Podhale. Jan Karpiel (né en 1956 à Zakopane), koza, cornemuse de Podhale. [Enregistré à Zakopane en 1976].
6. Przodek, danse de Grande Pologne. Szczepan Sadowski (né en 1906), cornemuse de Gogolewo, Grande Pologne. [Enregistré à Gogolewo en 1976].
7. Przodek, oberek, polka, danses de Grande Pologne. Orchestre de cornemuses de Krobia Biskupianska : Stanislaw Skrzypak (né en 1917), cornemuse de Grande Pologne ; Józef Kabala (né en 1914), violon aux cordes attachées. [Enregistré à Krobia Biskupianska en 1977].
8. Mélodie de noces de Beskid Zywiecki. Orchestre de cornemuses de Jelesnia (Beskid Zywiecki) : Franciszek Mrowiec (né en 1929), cornemuse de Zywiec ; Stanislaw Hulbój (né en 1917), violon. [Enregistré en 1979].
9. Marche de Tomasz Sliwa, danse de la région de Lubuska. Franciszek Hirt (né en 1937), cornemuse de noces, Chrosnica. [Enregistré en 1976].
10. “Okragly”, danse ronde. Orchestre de cornemuses de Zbaszyn : Franciszek Domagala (né en 1995) ;
Rybicki (né en 1908), violon. [Enregistré en 1977].
1911), clarinette, Franciszek Munko (né en 1920), cornemuse de Zbaszyn, Edward
11. Mélodie de voyage de noces de la région de Lubuska. Zbigniew Butryn (né en 1952), Janów Lubelski, suka de Bilgoraj (instrument reconstruit par l'interprète). [Enregistré en 1994].
12. Oberek, danse de noces de Chasno, Lowicz (région de Mazovie). Tomasz Latoszewski (1895-1982), Chasno, violon. [Enregistré en 1976].
13. Kujawiak de Struglewice, Plock (région de Mazovie). Orchestre de Zychlin, Mazovie : Stefan Suwara (1912-1988) ; Roman Kowalewski (né en 1915), tambour avec triangle. [Enregistré en 1984].
14. “En descendant la colline”, mazurka de Rawa (région de Mazovie).
15. Polka drygana (trémoussée). Orchestre des Freres Meto de Glina, Rawa (région de Mazovie) : Kazimierz Meto (né en 1922), violon ; Józef Meto (né en 1939), basse a trois cordes. [Enregistrć en 1976].
16. “Kujon de Lowicz”, danse de Mazovie. Orchestre de Konstanty Kedziora de Polesie : Stanislaw Wiercioch (nć en 1912), violon : Konstanty Kedziora (1916-1980), accordéon polonais a trois rangées de boutons ; Stanislaw Domanski (1914), tambour avec triangle.
17. *Wierchowe” Airs de Podhale. Jan Stoch (né en 1931), zab (violon dit zlobcoki, sculpté en une seule pićce de bois). [Enregistré en 1975].
18. Air ancien de Sabala, Podhale (région des Tatras).
19. Czardas de Spisz. Orchestre de Podhale de Tadeusz Szostak-Berda de Kosne Hamry : Tadeusz Szostak-Berda (né en 1928), premier violon, Andrzej Stasik (né en 1947) et Jan Skupien Salamuna (né en 1952), seconds violons ; Bronislaw Skupien-Salamuna (né en 1959), basse de montagnards. [Enregistré en 1992].
20. Mazurka de noces, région de Radom. Stanislaw Stepniak (musicien populaire aveugle né en 1935), accordéon à pédales. [Enregistré en 1993].
21. Okraglak, danse de Kurpie. Orchestre de Kadzidlo : Józef Mróz (né en 1908), accordéon à pédales ; Józef Sobiech (né en 1920), violon ; Stanislaw Reich (né en 1916), tambourin avec grelots. [Enregistré en 1984].
22. Wiwat, danse de Szamotuly (Grande Pologne) intitulée : “Je suis mouillé, mon cheval est mouillé”. Orchestre de la famille Orlik de Szamotuly : Maria Orlik (née en 1908), chant. [Enregistré en 1975].
23. Krakoviak, danse de la région de Cracovie. Orchestre de Lysa Gora : clarinette, trompette et basse. [Enregistré en 19841].
24. Polka de Wilna. Jan Holubowski (né en 1908 à Wilna), habitant actuellement à Braniewo (Pologne), immigré après la Seconde Guerre mondiale. [Enregistré en 1977].
25. Oberek de Rekszawa, région de Rzeszów. Józef Mlynek (1896-1986), tympanon de Rzeszów. [Enregistré en 1975].
26 et 27. Sztajer et Polka “Pim-Pam”, danses de Ziemia Przeworska. Orchestre de la famille Pudelko de Siedleczka : trois violons, deux clarinettes, une contrebasse, un tympanon. [Enregistré en 1982].